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Faut-il être un spécialiste pour aimer la musique classique ?

Specialist


Non.


Fin de l’article.



Malheureusement, la situation est un peu plus complexe.


La question du spécialiste, c’est celle qui hante la musique classique. C’est celle que mes amis me posent, et c’est celle que craignent les musiciens.


Il est vrai que la musique classique n’est aujourd’hui pas universelle. Tout le monde ne l’écoute pas. Pourquoi ?


Deux options pour répondre à cette question : soit cette musique, dans ses gènes, est profondément excluante ; soit c’est la société qui, pour telle ou telle raison, l’a rendue exclusive.


Je ne crois pas en la première raison. Je penche plutôt pour la deuxième, sans avoir en tête la liste des causes. Ce que je peux affirmer avec conviction, cependant, c’est que la musique classique, comme toute musique, est universelle. Il y a bien entendu une certaine forme d’habitude qui forge nos goûts. Ainsi, pour l’oreille occidentale, les quarts de ton de l’Orient ont une sonorité étrange. Mais c’est là la force de la musique : sa capacité de s’extraire du territoire qui l’a vue naître pour toucher n’importe qui, n’importe quand, et n’importe où.


Il n’y a ainsi pas inscrit dans les notes, mélodies, et instruments de la musique classique une quelconque préférence sociale. Je pense que celle-ci s’explique autrement : par des causes sans doute contingentes à l’origine, et que l’histoire a transformé en habitude sociale.


Et pourtant… et pourtant… Tous les êtres humains sont doués de sensibilité, mais tous n’écoutent pas de la musique classique, et la cause de l’exclusion sociale, bien que nécessaire, n’est pas suffisante. Il y a dans la musique classique quelque chose en propre qui la rend plus difficile d’accès. J’ai déjà traité du sujet de la data (ici). Mais il y a quelque chose d’autre encore.


Ce quelque chose, c’est le temps et le silence.


Le temps. La musique classique est une musique qui s’étale dans le temps. Elle requiert du temps pour laisser la vibration se déployer et pénétrer à l’intérieur de nous. La musique classique est un discours qui se déploie. C’est un processus de transformation qui, entre le début de l’œuvre et sa fin, modifie son auditeur. Cette modification, ça peut être une émotion, des images, un voyage… Mais quelque chose de profond s’est joué. Et je crois que, plus on va chercher en profondeur, plus on a besoin de temps. Cette implication n’est pas systématique, et il y a certes des chansons courtes qui bouleversent bien plus qu’une sonate. Vient évidemment s’ajouter à la couche du temps celle de la subjectivité, qui complexifie encore le problème. Mais je pense malgré tout que le temps long est très spécifique à la musique classique, parce qu’elle touche à des émotions très profondes


Le silence. Le silence, c’est l’amant caché de la musique. Et en musique classique, ces deux amants entretiennent une relation fusionnelle. Pendant l’écoute d’abord, on veut de la retenue. On veut se laisser envahir par les notes. On veut qu’elles nous caressent, nous piquent, nous agressent, nous fassent peur, mais aussi, qu’elles nous apaisent, nous ouvrent, nous rassurent. Le silence après l’écoute aussi, pour faire le point. Pour accepter et reconnaître les émotions que la musique nous a laissées.


En ce sens que la musique classique requiert du temps et du silence, elle se dilue moins dans le social. On imagine mal passer la Cinquième de Beethoven en boite de nuit.


Bien entendu, la musique classique n’a pas le privilège du temps et du silence. Mais peut-être que la conjonction de ces différentes causes : l’accès au catalogue, le temps et le silence, et une forme d’exclusion sociale historique, l’ont rendue hermétique.


C’est aussi notre mission, avec Musicae, d’ouvrir la musique classique. Notre parti-pris, celui de faire une startup, c’est aussi notre volonté de se faire rencontrer deux mondes qui s’ignoraient : celui du digital et celui de la musique classique.


A bientôt,


Pierre


PS : https://www.tempso.com/fr/artists/pyotr-ilyich-tchaikovsky-3726/works/concerto-for-violin-in-d-major-op-35-1673/recordings