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La question du patrimoine

Nous sommes en 1950. D’un certain point de vue, tout est plus simple. Du moins du point de vue de la data. Nous sommes en 1950, donc, j’ai 12 ans et je suis fasciné par Beethoven. Sans doute parce que, depuis que je suis petit, je vois son portrait me fusiller du regard dans l’appartement de ma grand-mère.


A 12 ans, Beethoven m’intrigue tout autant qu’il me fait peur. Je connais des bribes de son histoire. Un enfant battu par un père tyrannique, une surdité grandissante qui l’a totalement coupé de sa propre musique alors qu’il était au sommet de sa gloire. Et ça, je n’arrive pas bien à le comprendre. On m’a dit que sa dernière symphonie, la numéro 9, il l’avait composée tout entier sourd. La musique doit être naïve, me dis-je. Même mauvaise. Normal, il n’a pas pu l’entendre. Et puis cette « Ode à la joie » que j’ai déjà entendu mille fois beuglée par des chorales désaccordées, non, ça ne m’impressionne pas. Mais ça m’intrigue.


En 1950, je n’ai pas mille possibilités pour écouter la Neuvième de Beethoven. Il y a les concerts, bien entendu, mais cette année, elle n’est pas programmée à Paris. Par chance, j’ai un phonographe chez moi.


Je vide ma tirelire, dévale les escaliers et court chez le disquaire. Il me connaît bien. Je passe des après-midi entières chez lui. Parfois, le soir, lorsqu’il y a moins de clients, il passe du jazz, et on rit énormément.


“La symphonie numéro 9 de Beethoven”, lui dis-je, “vous connaissez ?”


Il me regarde d’un air amusé et hoche la tête. En 1950, il y a une dizaine de versions enregistrées de ladite symphonie. Mon disquaire a beau être le meilleur de tout Paris, il ne les possède pas toutes. Il n’en a que trois, que je regarde avec avidité. Et je finis par prendre la moins cher.


66 ans plus tard, j’approche doucement de mes 80 ans. Mon amour de la neuvième est toujours aussi fort. Après 66 années d’écoute, je n’ai toujours pas réussi à en percer le mystère. Et pourtant, je l’ai observée sous tous les angles. Je me souviens. En 1950, il y en avait dix versions et trois chez mon disquaire. En 2016, il y en a plus de 400, et chaque année, de nouvelles. Si mon disquaire existait encore, il aurait très certainement un problème de place !


Vous voyez où je veux en venir. Chacune des 400 versions qui existe en 2016 est singulière. Chacune est une histoire. Chacune est spécifique, et chacune fait partie de notre patrimoine commun : celui, immatériel, de notre humanité.


En 2016, une des questions à laquelle la musique classique doit aussi répondre, c’est celle de la dilution de son patrimoine. Acceptera-t-on de voir disparaître avec le temps des versions ? Est-ce le destin naturel de la musique ?


Je pense que non tout en restant lucide. Chaque version ne peut avoir la même destinée. Certaines sont en dehors du temps, tant ce qu’elles expriment est universel. D’autres sont liés à une époque, un contexte, et auront vocation à faire partie du cortège invisible de notre héritage.


Mais il y a une différence fondamentale entre le souvenir et l’oubli.


Musicae est aussi un outil pour se souvenir. Se souvenir d’anciennes versions qui deviendront d’autant plus anciennes que les années passent, et que de nouvelles versions, faites par les musiciens vivants de la musique, viendront s’ajouter à la longue liste de notre production artistique. Musicae remplit un devoir de mémoire en référençant les versions qui existent et en rendant plus facile leur accès. Avec le temps, cette longue liste va grandir et la tâche se complexifier. C’est donc le moment d’agir.


Venez contribuer à cette mission en nous envoyant les versions que vous connaissez et qui manquent encore sur le site !


A bientôt,


Pierre


PS : https://www.tempso.com/fr/artists/ludwig-van-beethoven-1/works/symphony-no-9-in-d-minor-op-125-choral-261990/recordings